Entretien avec Thierry Malandain, chorégraphe.

Vous vous emparez de L’Oiseau de feu. Comment l’avez-vous travaillé ?

Je voulais rendre à l’Oiseau du conte originel sa spiritualité biblique de « passeur de lumière », à l’image de François d’Assise, un saint poète de la nature qui me fascine. Maurice Béjart avait fait de l’Oiseau un esprit de la révolution. Sur le même principe, j’en fais un esprit de la foi qui apporte consolation et espoir aux Hommes. Le premier ensemble, vêtu de noir, peut évoquer des gens d’église ou une simple communauté d’hommes parmi laquelle un individu est touché par le message de l’Oiseau. L’Oiseau meurt et son message reste vivant à travers les Franciscains, le ballet qui se met en mouvement.

C’est donc une pièce comme un chemin des ténèbres vers la lumière ?

Elle est, en effet, symbolique et parle d’espoir. Je l’ai écrite à la sortie de la pandémie, une période éprouvante qui appelait à une forme de libération. Les références religieuses font généralement peur mais c’est avant tout la question de l’humanité et de l’élévation dont je me suis saisie.

Une élévation collective, avec des mouvements de groupes très harmonieux…

C’est une pièce qui m’est venue très facilement, sans avoir eu besoin de réfléchir. Je crois que je la portais en moi depuis longtemps. Elle nous emmène entre ciel et terre, dans cette élévation qui caractérise à la fois l’humanité et la danse. Lorsqu’on danse, on quitte le sol pour s’élever en sautant. De même pour notre esprit. Des spécialistes de Stravinsky, qui était un homme très pieux, m’ont dit qu’il aurait adoré cette chorégraphie. Cela m’a beaucoup touché.

Qui est Martin Harriague ?

Martin m’a appelé quand il avait dix-neuf ans. Il suivait des études de droit et voulait devenir danseur. Il a pris des cours avec un de mes amis à Bayonne puis a intégré le Ballet Biarritz Junior et a volé de ses propres ailes, notamment au Kibbutz Dance Company en Israël. En 2016, il a remporté plusieurs prix au Concours Jeunes Chorégraphes. Il est artiste associé depuis trois ans. Nous avons imaginé ce programme mixte autour de Stravinsky en répondant à la commande de Didier Deschamps pour le Théâtre de Chaillot.

Comment ressentez-vous sa chorégraphie du Sacre ?

Sa danse est très énergique et ancrée dans le sol. Martin s’est appuyé sur les intentions de Nicolas Roerich, peintre et ami de Stravinsky qui a participé à l’écriture de l’argument du Sacre, et met en avant les personnages de deux ancêtres. La première fois que j’ai vu sa pièce, je ne l’ai pas comprise. Je la trouve, aujourd’hui, très ingénieuse et singulière. Elle invite à un regard neuf sur ce ballet.

Propos recueillis par Vinciane Laumonier •

Entretien avec Angelin Preljocaj, chorégraphe.

Vous ouvrez cette soirée par Annonciation. Quelle était votre intention pour ce duo féminin, devenu emblématique, entre Marie et l’ange Gabriel ?

Je voulais explorer ce que l’idée de religion a insufflé dans l’art, en quoi elle a été inspiratrice de créations fortes et d’œuvres nombreuses. Si la peinture s’est maintes fois posée sur l’Annonciation, la danse l’a quasiment évacuée. Le thème interroge pourtant le corps, son bouleversement, et parle aussi de rencontre et de naissance à venir. Par glissement, c’est aussi une réflexion sur l’art conceptuel que j’ai explorée.

La religion est-elle un sujet autour duquel vous aimez graviter ?

J’aime surtout revenir à l’idée que la racine religere signifie « relier », c’est-à-dire se nouer les uns aux autres.

Avec Torpeur, c’est une nouvelle création que vous nous offrez…

Je l’ai envisagée comme une articulation contrastée entre les deux pièces de répertoire. Si l’on aime le printemps, c’est aussi parce que l’on a traversé l’hiver. Le passage d’une saison nourrit le plaisir d’en aborder une autre et c’est la même chose avec un programme. Torpeur nous fait passer d’un état à un autre dans une forme de complémentarité et d’opposition. Elle s’éloigne de la douleur, invite à une forme de lâcher-prise, à un état de corps plus rond, et crée le désir d’une pièce comme Noces qui est touffue, énergique et sauvage.

Cet état de corps, l’éprouvez-vous vous-même au moment de la création ?

Dans ce cas, je n’étais pas dans un état de torpeur ! Mais lorsque je crée, je suis à fleur de peau et dans une auto-critique permanente par rapport à ce que j’essaie de montrer. C’est une hypersensibilité terrifiante qui peut être douloureuse et anxiogène mais qui n’exclut pas la jubilation.

Noces, que vous avez créé il y a plus de trente ans, garde toute sa férocité et son engagement physique. Elle résonne même de manière plus forte et directe aujourd’hui. Comment la ressentez-vous ?

Je vois bien, en effet, qu’elle trouve un écho plus aigu aujourd’hui où les questions de parité, d’équité et de violences faites aux femmes sont prégnantes. Elle a cependant, pour moi, toujours résonné de la même manière. Dès l’adolescence, je me suis inscrit en réaction à une culture patriarcale et à certains diktats familiaux oppressants. Noces était sans doute avant-gardiste sur le fond, mais c’est davantage sa forme et le jeu d’écriture avec la musique de Stravinsky qui avaient rencontré l’enthousiasme du public. Aujourd’hui, le plaisir de la forme et du fond convergent et j’en suis ravi.

Cette réflexion sur la forme semble soutenir votre travail…

Alors que la forme est parfois méprisée – ne dit-on pas « c’est formel ! » –, on n’a pourtant rien trouvé de mieux qu’elle pour exprimer le fond. Un contenu a besoin d’un contenant pour être porté et pour ne pas tomber dans le vide. Comment peut-on lire sur le corps telle émotion, telle idée ou tel état ? Comment peut-on lui donner une forme ? C’est ce qui me fascine.

Propos recueillis par Vinciane Laumonier •

Entretien avec Sidi Larbi Cherkaoui, Chorégraphe de Faun et Noetic

Peut-on envisager ces deux pièces comme un diptyque ?

Oui, elles sont très contrastées et proposent un grand écart entre deux mondes. Faun est dans l’intimité et l’animalité, Noetic se déploie dans la globalité, l’interconnexion et un aspect plus intellectuel. L’un, comme un conte sensuel ou un poème, revêt une part de féerie tandis que l’autre peut se lire comme une formule mathématique. Les deux se rejoignent dans une forme mystique de l’ordre de l’alchimie entre les êtres.

Ces créations montrent deux approches des corps très différentes. Les interprètes de Faun ne font qu’un corps alors que les femmes en talons et les hommes en costumes de Noetic sont très distingués…

Je voulais, avec Faun, être au plus près de ce que l’être humain peut faire rejaillir en tant qu’être animal faisant partie de la nature. Homme et femme sont similaires, se portent et se soutiennent mutuellement. Noetic est axé sur une société qui impose des codes binaires. Mais si vous regardez bien, les choses s’inversent peu à peu, certains hommes s’approprient une robe, des femmes empruntent un costume. Ils se regardent en miroir et jouent avec le genre dans un élan collectif.

De quoi partez-vous pour créer une pièce ?

De ce que le monde autour de moi me dicte. Avec Noetic, je voulais explorer cette connaissance intérieure profonde du monde et exprimer la connectivité des choses, cette sensation que l’on est un filament d’un grand tout. Chaque danseur tient une perche avec laquelle il se relie aux autres en créant un cercle, un globe qui ne tient que par l’ensemble du groupe. Avec Faun, c’est la musique de Debussy qui m’a guidée. J’ai voulu travailler le corps dans ses transformations animales et végétales constantes, du scorpion à la liane en passant par le chat, le singe ou l’ondulation du serpent.

Il y a une forme d’hypnose, de captation très forte du regard du spectateur dans ces deux créations. Est-ce ce que vous recherchez ?

Complètement. J’aime travailler des chorégraphies où l’on est happé, absorbé et emporté par le mouvement sans qu’on en sorte. Comme si l’on était en attente d’une fin. Je veux garder le public engagé dans ce qui se passe sur scène.

Vous travaillez aussi bien avec Beyoncé que sur la comédie musicale Starmania ou avec de grandes figures de la danse contemporaine. Par quoi êtes-vous guidé ?

Par la recherche d’un développement personnel et l’envie de me mettre au service du talent des autres. Réaliser le clip de Beyoncé m’a permis d’ouvrir mes connaissances techniques et de mettre en valeur le travail extraordinaire d’une femme noire en Amérique. La production musicale d’Alanis Morissette et Diane Paulus à Broadway m’a reconnecté à mes émotions de jeunesse, comme Starmania, dont la chanson Ziggy avait intimement résonné en moi en tant qu’adolescent homosexuel et qui est une tragédie prophétique d’une force incroyable. Dès que je sens une connexion avec un projet, j’aime le porter.

Propos recueillis par Vinciane Laumonier •

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