Présentation de la saison

«Je veux prendre un objet où mon libre désir
Discerne la douleur d’avecque le plaisir,
Où mes sens tous entiers sans fraude et sans contrainte,
Ne s’embarrassent plus ni d’espoir ni de crainte,
Et de sa vaine erreur mon coeur désabusant,
Je goûterai le bien que je verrai présent…»
(Théophile de Viau, Élégie à une Dame)

Si le terme de « libertinage » évoque généralement des comportements peu enclins à figurer dans une saison d’opéra, il serait dommage d’oublier ses racines historiques et son fondement philosophique. Né au début du XVIIe siècle, ce courant de pensée, s’inspirant de la pensée d’Épicure, visait avant tout à s’affranchir du carcan de la religion et de la morale autoritaire, en affirmant une autonomie de l’esprit et du corps que lui refusaient les codes sociaux. Brimés, emprisonnés, parfois exécutés, les artistes et penseurs qui défendirent ces idées durent trouver des subterfuges pour les exprimer : les notions de travestissement, de masque, de pseudonyme y sont très liées. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ce courant perdura et connut son crépuscule avec Sade.

La musique s’est emparée de cet univers fascinant parce que subversif et mystérieux. Le tandem Mozart / Da Ponte en est bien évidemment un exemple frappant, et Così fan tutte un opéra qui interroge de manière extrêmement fouillée les tourments du désir, entre le respect de la norme et les charmes de l’interdit. À partir d’une série de gravures du peintre anglais William Hogarth, Le Parcours d’un libertin, Igor Stravinsky a composé, deux siècles plus tard, un opéra des plus étonnants. Référence de la littérature du genre, Choderlos de Laclos, avec ses Liaisons dangereuses, a inspiré le Quartett de l’un des grands dramaturges allemands du XXe siècle, Heiner Müller, lui-même mis en musique par notre contemporain Luca Francesconi. Quant à La Bohème, si ce chef-d’œuvre de Puccini n’est pas directement lié à la philosophie libertine, il traite quand même de l’amour libre dans un monde sans contrainte, jusqu’à la tragédie. Et il est jusqu’à notre opéra participatif à destination des familles, Tistou les pouces verts, qui se veut un hymne à la liberté, à l’anti-militarisme et l’anti-conformisme : même cette fable bien innocente rejoint quelque part la philosophie des Gassendi ou Saint-Evremond !

Chantons donc et interrogeons cette liberté du désir tout au long de la saison. Notre monde, qui vit sous la menace constante du conformisme et du totalitarisme, a bien besoin de cette lutte, qui est aussi plaisir.

Frédéric Roels
Directeur artistique et général de l’Opéra de Rouen Normandie